La Martinique nourrit ses troupeaux avec son or jaune… pendant que la terre meurt de soif.
Selon nos confrères de Martinique la 1ere, une quinzaine de tonnes de bananes a été commandée. Pas pour les marchés d’exportation, pas pour les rayons des supermarchés européens, mais pour des vaches Brahman trop faibles pour se lever.
En Martinique, au cœur de l’été 2026, la sécheresse qui s’éternise a transformé les pâturages en poussière. Les sols, craquelés et stériles, n’offrent plus d’herbe. Les troupeaux, privés de leur alimentation de base, s’effondrent. Près de 250 bovins sont déjà morts sur un cheptel de 8 000 géré par la Codem. Un bilan sanglant pour une île qui se targue encore de son agriculture tropicale.
Toujours selon la presse locale, l’opération d’urgence, montée en partenariat entre Banamart et la Codem avec le soutien de l’État, déverse des fruits jaunes dans les savanes. « C’est du bonheur de les voir se nourrir… mais aussi une forme de tristesse, parce que certaines d’entre elles n’arrivent même plus à se lever pour manger tellement elles sont affaiblies », confie un éleveur. Un autre résume le cynisme de la situation : cette solution « ne permettra pas de remonter la pente. Ça permettra simplement de limiter la casse ».
L’image est absurde, presque obscène. L’île qui exporte des centaines de milliers de tonnes de bananes chaque année se retrouve à recycler son produit phare en fourrage d’urgence pour des bêtes à genoux. Pendant que les plantations bananières, elles aussi sous tension climatique, continuent de produire pour l’Europe, les éleveurs parcourent des kilomètres jusqu’à Basse-Pointe pour récupérer les fruits. Triple dose de travail, triple dose d’humiliation. Les Brahmans, ces « 4x4 des savanes » si rustiques, censés résister à tout, s’effondrent sous la chaleur et le manque d’eau. Même la race la plus adaptée aux tropiques n’y résiste plus.
Ce n’est pas un accident météo isolé. C’est la chronique d’une île qui subit, année après année, des carêmes de plus en plus longs, des sécheresses reconnues en calamité agricole, des vagues de chaleur qui frappent dès le mois d’août. Les prairies ne repoussent plus. Les nappes baissent. L’irrigation, quand elle existe, se heurte à la pénurie d’eau.
Et pendant ce temps, on continue de coller des pansements : bananes aujourd’hui, concentrés achetés à prix d’or demain, ventes anticipées d’animaux affaiblis, aides publiques ponctuelles.
L’incisif, ici, n’est pas dans le scandale d’une opération humanitaire pour le bétail. C’est dans l’aveu collectif d’impuissance. L’autonomie alimentaire reste un slogan. La résilience climatique, un concept de conférences. Les filières agricoles martiniquaises, banane en tête, vivent sous perfusion d’aides et sous la menace permanente d’un climat qui ne « dérègle » plus : il s’installe dans la violence.
Nourrir des vaches avec des bananes, c’est le symbole parfait d’un système qui recycle ses propres surplus pour masquer son effondrement.
Les éleveurs ne demandent pas la lune. Ils demandent de l’herbe. De l’eau. Des politiques qui anticipent plutôt que de colmater. Tant que la réponse officielle se limitera à déverser des tonnes de fruits jaunes sur des animaux à terre, la Martinique continuera de regarder ses troupeaux mourir… et de se féliciter d’avoir « limité la casse ».