Plus de 1.600 morts en trois mois
Le vendredi 8 mai 2026, le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) a lancé un cri d’alarme sans ambiguïté : « La situation des droits humains en Haïti demeure extrêmement préoccupante ». Derrière cette formule diplomatique se cachent des chiffres glaçants : au moins 1 642 personnes tuées et 745 blessées entre janvier et mars 2026. Soit, en moyenne, plus de 18 morts par jour pendant trois mois. Un bilan qui transforme Port-au-Prince, l’Artibonite et le Centre en zones de non-droit où la vie humaine vaut moins qu’une balle perdue.
Le rapport du BINUH ne se contente pas d’aligner des statistiques. Il les ventile avec une rare franchise :
- 27 % des victimes sont imputables aux gangs : meurtres ciblés, enlèvements, extorsions, destructions de biens. Dans les zones qu’ils contrôlent, la terreur est systématique. Exemple choc : l’exécution, en mars, d’un garçon de 13 ans, « guetteur » pour un gang, simplement parce qu’il avait fait voler un cerf-volant. Les violences sexuelles, elles, touchent plus de 292 victimes, principalement des femmes et filles de 12 à 17 ans. Viols collectifs et traite d’enfants deviennent des armes de punition et de contrôle territorial.
- 4 % reviennent aux groupes d’auto-défense, ces milices populaires qui, face au vide sécuritaire, exécutent sommairement quiconque est soupçonné de collusion avec les gangs.
- Plus de 69 % des morts et blessés surviennent lors d’opérations des forces de sécurité (police nationale, Forces armées d’Haïti et société militaire privée utilisant des drones). Parmi elles : 69 civils tués, dont cinq enfants, et deux fillettes de 7 et 9 ans grièvement blessées par la chute d’un drone à Martissant. Le BINUH documente également 33 exécutions sommaires présumées impliquant des policiers, sur lesquelles l’Inspection générale de la PNH a ouvert des enquêtes.
La violence ne se limite plus à la capitale. Fin mars, des attaques coordonnées de gangs dans 16 localités du Bas-Artibonite ont fait 83 morts et 38 blessés : des habitants sortis de leur lit en pleine nuit et abattus devant chez eux. La gangrène s’étend.
Ces chiffres s’inscrivent dans une continuité tragique. En 2025 déjà, plus de 5 500 personnes avaient été tuées en moins d’un an selon les rapports précédents du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Les opérations sécuritaires ont certes freiné l’expansion territoriale des gangs au centre de Port-au-Prince, mais au prix d’un bilan civil exorbitant. Les gangs, eux, se replient et se venger sur les populations périphériques.
C’est le cercle vicieux classique : impunité totale, État fantôme, économie sinistrée, flux d’armes incontrôlés. Quelques lueurs d’espoir institutionnel existent : désignation de 24 magistrats et procureurs pour les pôles judiciaires spécialisés contre les crimes de masse, mandats d’arrêt émis dans l’affaire du massacre de Wharf Jérémie (207 morts en décembre 2024). Mais ces avancées restent microscopiques face à l’ampleur du désastre.
Points positifs du BINUH : pour une fois, l’ONU ne se contente pas d’euphémismes. Elle nomme les responsables – y compris les forces de sécurité haïtiennes et leurs partenaires étrangers – et pointe les « usages disproportionnés de la force ». C’est rare et salutaire. Le rapport insiste aussi sur l’urgence du vetting (contrôle d’intégrité) de la police et d’un programme de désengagement des mineurs recrutés par les gangs. Il rappelle enfin que le trafic d’armes doit être combattu à la source, pas seulement à l’arrivée.
Les limites et les silences :
Sous-estimation probable : les chiffres sont déjà terrifiants, mais le BINUH lui-même admet que l’accès aux zones gang est quasi impossible. La réalité est sans doute pire.
L’échec structurel de la communauté internationale : depuis des années, on promet des missions multinationales (KENOH en tête), on vote des résolutions, on envoie des drones… et les Haïtiens continuent de mourir. Le rapport appelle à « maintenir Haïti à l’agenda international ».
Traduction : on est en train de l’oublier. Encore.
L’impunité comme pilier du système : tant que les exécutions sommaires ne seront pas jugées, tant que les grands commanditaires des gangs (politiques, économiques, parfois régionaux) resteront intouchables, les opérations militaires ne feront que déplacer le problème. La justice haïtienne est en ruine ; les pôles spécialisés ne suffiront pas sans une réforme profonde et un financement massif.
Le coût humain ignoré : derrière chaque chiffre, il y a des familles brisées, des enfants soldats, des survivantes de viols collectifs sans accès aux soins. Le rapport parle de « droits humains ». La réalité, c’est une déshumanisation collective.
Le BINUH a raison : la situation est « extrêmement préoccupante ». Mais le mot est trop faible. C’est une catastrophe humanitaire et morale qui dure depuis trop longtemps. Les Haïtiens ne demandent pas la pitié du monde : ils exigent un État qui protège, une justice qui punit et une communauté internationale qui arrête de traiter Haïti comme un dossier parmi d’autres.
Tant que les armes continueront d’affluer, tant que la corruption gangrènera les institutions, tant que les opérations « anti-gangs » tueront plus de civils que de criminels, les rapports du BINUH ne seront que des pierres tombales supplémentaires. Il est temps de passer de l’alerte à l’action réelle. Les Haïtiens, eux, n’ont plus le luxe d’attendre le prochain trimestre.