Le bilan de Santé publique France, ou l’art de comptabiliser les morts sans jamais enrayer le mal.
La leptospirose est une maladie bactérienne grave transmise par l'urine des animaux, principalement les rongeurs. Elle se contracte lors d'un contact avec de l'eau douce ou des sols boueux contaminés, la bactérie pénétrant par de petites plaies de la peau. Elle provoque de la fièvre et des douleurs, et peut endommager les reins ou le foie.
Le 10 août 2026, Santé publique France a publié son bilan de la surveillance de la leptospirose aux Antilles pour l’année 2025. Un document sobre, technique, presque aseptisé. En Martinique, 69 cas probables ou confirmés ont été signalés à l’ARS, contre 39 en 2024. Deux personnes sont mortes. L’incidence grimpe à 19 cas pour 100 000 habitants. En Guadeloupe, 88 cas (incidence 23/100 000). La saison des pluies a, comme d’habitude, fait son œuvre. Les activités à risque restent les mêmes : jardinage, élevage, marche pieds nus, baignades en eau douce. Rien de nouveau sous le soleil tropical.Voilà le constat.
Et voilà tout.
Ce bilan n’est pas un cri d’alarme. C’est un exercice de comptabilité. On y trouve des chiffres, des pourcentages d’hospitalisations (environ 40 %), des communes plus exposées (Fond-Saint-Denis, Ajoupa-Bouillon, Le Carbet…), des délais moyens entre symptômes et prélèvement. On y parle de « recrudescence saisonnière » comme d’un phénomène météorologique inévitable. On rappelle les gestes de prévention individuels : gants, bottes, éviter de marcher pieds nus. On évoque timidement la dératisation et le contrôle des élevages. Et on s’arrête là.
Deux morts en Martinique. Deux vies. Dans un territoire français où la leptospirose est endémique depuis des décennies, où l’incidence est dix à vingt fois supérieure à celle de l’Hexagone, où la maladie tue régulièrement, année après année. En 2024, déjà des décès. Avant cela, encore. Et demain ? On publiera un nouveau bilan, avec le même ton neutre, les mêmes recommandations recyclées.
Où est la colère institutionnelle ? Où est l’analyse des causes structurelles ? La prolifération des rongeurs dans des zones d’habitat précaire, l’insuffisance chronique de l’assainissement, le drainage défaillant des zones inondables, la précarité qui pousse des habitants à cultiver, élever ou nettoyer sans protections adaptées : tout cela est à peine effleuré. Le changement climatique, qui intensifie les pluies et les inondations, est mentionné comme une variable météo, pas comme un facteur aggravant qui exige une stratégie d’adaptation massive. La sous-déclaration, encore réelle (seulement 49 % des cas martiniquais passés par la déclaration obligatoire), est notée comme un détail technique, non comme le symptôme d’un système de surveillance qui peine à s’imposer sur le terrain.
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Santé publique France excelle dans la description. Elle peinera toujours dans l’action. Le dispositif intégré de surveillance et de prévention existe sur le papier depuis des années. La déclaration obligatoire date de 2023. Le vaccin existe pour les professionnels et les personnes très exposées. Et pourtant, les cas montent en Martinique, les hospitalisations continuent, les morts s’additionnent. On attribue même une partie de la hausse à une « meilleure communication » auprès des professionnels de santé. Autrement dit : on détecte mieux ce qu’on n’a pas su prévenir.
Ce bilan est l’illustration parfaite d’une santé publique outre-mer en mode gestion de crise permanente, jamais en mode éradication ou contrôle réel. On surveille, on compte, on publie, on recommande des gestes individuels. Pendant ce temps, les rats prospèrent, les eaux stagnent, les populations vulnérables paient le prix fort. Deux morts en 2025 ne sont pas une statistique. C’est l’échec d’une politique qui préfère les bulletins épidémiologiques aux investissements structurels durables.
Quand le prochain bilan paraîtra, en 2027, on relira probablement les mêmes phrases. Avec, peut-être, deux ou trois morts de plus. Et Santé publique France continuera de publier, avec la même indifférence feutrée, le même vocabulaire administratif.