Moscou place ses pions à Cuba

 |  par Patrick JEAN-PIERRE
(La Havane) La perspective agite bien des fantasmes dans la région : la Russie avance ses pions à Cuba, rappelant la grande époque du bloc soviétique, mais elle n’a plus l’intention de subventionner l’île, préviennent plusieurs experts.
Début mai à La Havane, Raul Castro, premier secrétaire du Parti communiste cubain, a justement reçu la plus haute distinction du Parti communiste russe, l’ordre de Lénine.
En recevant le prix, l’ex-président a souligné « les relations historiques » entre les deux pays, « qui aujourd’hui se renforcent et se renouvellent ».
Le rapprochement n’est pas nouveau, mais s’accentue au rythme des sanctions de Washington contre Cuba, accusé de soutenir militairement le gouvernement vénézuélien de Nicolas Maduro… autre allié de Moscou.
 
« Cette politique isole les États-Unis de Cuba et nous ouvrons la porte à une plus grande présence de la Chine et la Russie sur l’île », s’inquiète Ric Herrero, directeur du Groupe d’études sur Cuba, qui réunit des Cubano-Américains prônant l’ouverture économique et politique.
Le « retour » des Russes est un symbole fort dans un pays qui a vécu trois décennies sous l’aile du grand frère soviétique.
Dans les rues de La Havane, peu d’indices encore de ce retour, hormis la flotte de nouveaux taxis, des Lada dernière génération, et de microbus Gaz.
 
« Triangle amoureux »

Mais personne n’a oublié l’époque de l’URSS : « à Cuba, nous avons toujours eu de bons souvenirs de la Russie », car « ils nous soutenaient pour tout », raconte Luis Corredera Rodriguez, 82 ans, qui joue aux dominos avec des amis sur un trottoir.
« Eux, ce sont des amis pour toute la vie », renchérit à ses côtés Julio Garcia, 59 ans, même si « les Russes ont changé » : « Maintenant, les Russes c’est nous, car les Russes ne sont plus russes, ils ne sont plus soviétiques, ils sont capitalistes comme tout le monde ».
Derrière la table de domino — le passe-temps national à Cuba —, une Lada est garée tandis que vrombit en passant une vieille berline américaine, une image qui fait écho à la situation géopolitique actuelle.
« C’est presque un triangle amoureux entre les États-Unis, Cuba et la Russie, une relation ancienne et chargée émotionnellement », remarque Scott B. MacDonald, économiste au groupe de réflexion américain CSIS (Centre d’études stratégiques et internationales), qui évoque une « nouvelle Guerre froide dans les Caraïbes ».
« À la fin de l’Union soviétique, 4 milliards de dollars par an [de Moscou, NDLR] servaient à soutenir l’économie cubaine », d’où son effondrement à la chute de l’URSS en 1990, poursuit-il.
Aujourd’hui troisième partenaire commercial de Cuba derrière l’Union européenne et la Chine, « la Russie aime l’idée de réchauffer cette relation. Mais veut-elle dépenser 4 milliards par an pour maintenir en vie Cuba économiquement ? »
Curieux, les ambassadeurs européens sur l’île ont convié il y a peu leur homologue russe à leur réunion mensuelle. Il leur a détaillé la collaboration entre La Havane et Moscou, avec la volonté de l’accroître, selon plusieurs participants.
Après des échanges commerciaux de 350 millions d’euros en 2018, les investissements russes vont permettre d’augmenter de 20 % la production d’énergie cubaine et de rénover les 14 avions de la compagnie nationale Cubana de aviacion, a assuré l’ambassadeur.
 
« Camarades »

Un prêt de 38 millions d’euros pour moderniser l’industrie militaire cubaine, un milliard pour rénover les voies ferroviaires, des accords dans le nucléaire civil et la cybersécurité : « qu’il y ait un regain d’activité, c’est indéniable », note Ric Herrero.
« Cela fait partie d’un effort plus large de la Russie pour déstabiliser les États-Unis, plutôt que de créer un satellite soviétique à moins de 200 kilomètres des côtes [américaines] comme sous la Guerre froide ».
À Moscou, Nikolaï Kalachnikov, conseiller à l’Institut pour l’Amérique latine de l’Académie des Sciences de Russie, va dans le même sens.
« Nous sommes catégoriquement contre la politique américaine liée à Cuba. De la même façon que les Cubains sont contre les sanctions américaines contre la Russie », souligne-t-il, précisant que pour les Russes, les Cubains sont des « camarades ».
Mais « aujourd’hui, les relations se construisent sur une base pragmatique, sans la dimension idéologique qu’il y avait à l’époque soviétique ».
L’île socialiste, menacée de perdre le soutien pétrolier de Caracas, est surtout en quête d’argent frais.
« Il y a un besoin de pétrole, bien sûr », explique Santiago Pérez, sous-directeur du Centre cubain de recherches en politique internationale. Puis « Cuba a besoin d’exporter et la Russie est un marché de 143 millions » d’habitants.
Selon lui, ce mariage est d’intérêt « mutuel » car, « pour la Russie, Cuba est un acteur important en termes de puissance morale » pour faire contrepoids à Washington : « la relation avec la Russie nous est vitale actuellement, mais je crois que pour eux aussi ».


Mots clés de l'article

Partager cet article
Vos commentaires

Martinique : Pourquoi il faut aller voter selon Barbara Jean-Elie
Politique

Martinique : Pourquoi il faut aller voter selon Barbara Jean-Elie

L’élection de la CTM, qu’elle se déroule le 13 et 20 juin ou plus tard, mérite que chaque Martiniquais en prenne la mesure. Le vote est non seulement un en...
La Presse économique en Martinique : 4ème pouvoir ou sous-catégorie ?
Économie

La Presse économique en Martinique  : 4ème pouvoir ou sous-catégorie  ?

C’était l’objet d’un débat organisé, tout juste avant le premier tour des élections territoriales, par Contact Entreprise Martinique en présence de Francette...
Ma confession: ce n'est pas une question de sexe, c'est une question d'intimité
Société

Ma confession : ce n'est pas une question de sexe, c'est une question d'intimité

Alice Little est connue comme étant la travailleuse du sexe la mieux payée des États-Unis avec un salaire de 890 millions d’euros. À 27 ans, elle estime qu’e...
Des vols plus courts, plus rapides, et plus écologiques dans le ciel unique européen
Europe

Des vols plus courts, plus rapides, et plus écologiques dans le ciel unique européen

Les avions ne prennent pas toujours le chemin le plus court, ce qui aboutit à des vols plus longs et donc plus polluants. Le Parlement européen veut rendre l...
TEMOIGNAGE - Haïti : Pourquoi si peu d’intelligence éthique ?
Monde

TEMOIGNAGE - Haïti : Pourquoi si peu d’intelligence éthique ?

Les infos qui se relaient au lendemain du prétendu assassinat de Jovenel Moïse laissent planer un grand doute sur la véracité des faits médiatisés et révèlen...
Martinique : des renforts policiers pour faire respecter les nouvelles mesures sanitaires
Santé-Environnement

Martinique : des renforts policiers pour faire respecter les nouvelles mesures sanitaires

La Martinique, la Guadeloupe et la Réunion dans le viseur du Ministère de l'Intérieur. Un appel à candidatures a été lancé pour y déployer des renforts dans ...
Concept d'art avec Philippe Nelzi
Culture

Concept d'art avec Philippe Nelzi

Un moment agréable qu'elle n'échangerait contre rien au monde dit-elle. Kannel se retrouve en pleine nature, sous un manguier avec l'artiste Philippe Nelzi.
Kendrick Jean-Joseph : un champion du monde sur qui la ligue d'escrime de Martinique ne misait pas
Sports

Kendrick Jean-Joseph : un champion du monde sur qui la ligue d'escrime de Martinique ne misait pas

Cela a peut-être échappé à certains, Kendrick Jean-Joseph, est champion du monde Juniors 2021 d'escrime épée. Il est revenu en Martinique pour cet été. ...
De vous à nous : Majesty
People

De vous à nous : Majesty

Kannel poursuit sa tournée sur les terres profondes et riches de l'histoire, de la culture et traditions martiniquaises. Dans son émission « De vous à nous »...

Veuillez activer le javascript sur cette page pour pouvoir valider le formulaire



Contacter la rédaction


©2021 Patmédias, tous droits réservés - Réalisation agence web corse

Haut de page