• Accueil
  • Politique
  • Commémorer l'abolition de l'esclavage, c'est bien, réparer, c'est mieux

Commémorer l'abolition de l'esclavage, c'est bien, réparer, c'est mieux

 |  par Patrick JEAN-PIERRE

Le 10 mai 2016, répondant à la demande du CRAN et de 120 autres organisations, le président de la République s'engageait à mettre en place à Paris un musée et une fondation pour la mémoire de l'esclavage.

Un an plus tard, dans l'un de ses derniers discours avant la passation, François Hollande devrait évoquer à nouveau ce sujet, et l'on saura si cet engagement sera suivi d'effets. Quoi qu'il en soit, la question des réparations est désormais posée, et de manière concrète. Mais il convient d'aller plus loin.

C'est pourquoi nous avons travaillé avec la députée Cécile Duflot pendant plusieurs mois. Cette réflexion a abouti à deux propositions de loi. La première concerne l'esclavage. Elle s'inspire en bonne partie de la loi Taubira. Adopté en 2001, ce texte, on s'en souvient, visait à la reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité. Mais l'article 5, qui prévoyait l'instauration d'un "comité de personnalités qualifiées chargées de déterminer le préjudice subi et d'examiner les conditions de réparation due au titre de ce crime", fut écarté en commission des lois. Il s'agit donc de le reprendre, et d'aller jusqu'au bout de ce processus inachevé. 

Complétant la loi Taubira, cette proposition de loi vise aussi à mettre en œuvre la promesse qu'avait faite François Hollande le 10 mai 2015. Lors de l'inauguration du Memorial Acte, en Guadeloupe, le président de la République s'était en effet engagé à restituer au peuple haïtien la rançon que celui-ci avait dû payer à la France après l'abolition de l'esclavage. De nombreux chefs d'État d'Afrique et de la Caraïbe avaient applaudi à cette annonce. Il est temps aujourd'hui d'aller au bout de cette déclaration restée sans suite. C'est une question de justice et d'honneur.

La deuxième proposition de loi sur laquelle nous avons travaillé avec Cécile Duflot concerne la seconde période coloniale. En effet, après l'abolition de l'esclavage, obtenue en 1848, la colonisation nouvelle qui est relancée en Afrique et en Asie recourt à de nouvelles pratiques de domination et d'exploitation.

Les populations indigènes sont réquisitionnées pour les chantiers de travaux publics et pour les concessions. On passe alors de l'esclavage colonial, tel que le décrit la loi Taubira, à la colonisation esclavagiste. Ou pour le dire autrement, on passe d'un esclavage monarchique à un esclavage républicain. Certes, l'esclavage et le travail forcé diffèrent sur le papier: l'esclave est une marchandise appartenant à une personne privée ou à une compagnie, tandis que dans le cadre du travail forcé, l'indigène reste libre, en principe. Il est "seulement" réquisitionné de force par l'État colonial et mis à disposition d'une entreprise pour les nécessités d'un chantier d'intérêt public, contre un salaire très faible ou inexistant. Or, en réalité, ces deux statuts se ressemblaient bien souvent comme deux gouttes d'eau. Dans les années 1920, l'Organisation Internationale du Travail ne manqua pas de le dire à la France. Quelque nom qu'on lui donne, cette pratique contrevenait à la fois au droit français et au droit international, qui tous deux interdisent l'esclavage.

Pendant des décennies, ces populations d'Afrique et d'Asie ont fait l'objet de véritables razzias, capturées, au lasso ou au fusil, puis déportées, parfois sur des milliers de kilomètres, vers les lieux où elles étaient exploitées. Ces personnes ont été capturées et exploitées sur la seule base de leur statut d'indigène, et donc de leur appartenance ethnique. Cet esclavage déguisé n'a été aboli qu'en 1946, date de la loi Houphouët-Boigny, député et futur président de la Côte d'Ivoire. Encore ces pratiques ont-elles perduré jusqu'aux indépendances en bien des lieux de l'Empire colonial. Bien que ce second esclavage soit plus récent que le précédent, il est objectivement moins connu. Il n'en est pas moins criminel pour autant.

Le "Statut de Rome" qui définit les exactions pouvant être qualifiées de crime contre l'humanité en droit international évoque entre autres "la déportation ou le transfert forcé de population", "la réduction en esclavage", "l'emprisonnement ou autre forme grave de privation de liberté physique" et tous "autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances". Il est clair que le travail forcé, tel qu'il a été mis en place par la France et bien d'autres pays après l'abolition de l'esclavage, répond tout à fait à la définition du crime contre l'humanité. Il est temps de le reconnaître, et de réfléchir là aussi aux réparations qui s'imposent. C'est l'objet de cette seconde proposition de loi.

Ces deux textes pourront être soumis à discussion au Parlement après les prochaines élections législatives. Ils permettront de prolonger les actions en cours. Ils s'inscrivent du reste dans un contexte international. Il y a deux ans, dans un rapport concernant le racisme en France, le Conseil de l'Europe recommandait "aux autorités de poursuivre le débat (...) sur la question des réparations autres que pécuniaires à la suite de la traité négrière et du passé colonial de la France, en concertation avec la société civile, et de définir une politique à cet égard". De même, dans le cadre de la décennie des personnes d'ascendance africaine décidée par les Nations Unies (2015-2025), la question des réparations est de plus en plus évoquée.

Pendant la campagne pour la présidentielle, Emmanuel Macron avait évoqué la colonisation, et la question des crimes contre l'humanité. La polémique suscitée prouve que le sujet est à la fois mal connu et mal assumé par les Français. La commémoration du 10 mai aura évidemment un caractère particulier cette année, en raison du contexte lié aux élections, mais il convient de le redire: commémorer, c'est bien ; réparer, c'est mieux. Et il appartient aux nouveaux responsables issus des urnes de prendre les mesures qui s'imposent, et de faire voter les lois en faveur de la réparation, et donc de la justice.


Vos commentaires

Jean-Philippe Nilor : une polémique de plus à l'Assemblée nationale
Politique

Jean-Philippe Nilor : une polémique de plus à l'Assemblée nationale

Le député de Martinique n'en est pas à ses premiers propos polémiques en plein hémicycle de l'Assemblée nationale.  « Je peux vous assurer que le minist...
Philippe Jock : réélu président de la CCI de Martinique, il déplore la réticence des martiniquais face à la vaccination
Économie

Philippe Jock : réélu président de la CCI de Martinique, il déplore la réticence des martiniquais face à la vaccination

C'est la liste « Entreprendre ensemble en Martinique » de Philippe Jock qui a finalement remporté les élections des dirigeants de la Chambre de commerce...
Que les organisations syndicales s’expriment, mais qu’elles nous laissent le droit de travailler  et de circuler
Société

Que les organisations syndicales s’expriment, mais qu’elles nous laissent le droit de travailler et de circuler

La Fédération des Zones d’Activités Economiques de Martinique, qui représente à ce jour les principales zones du centre de l’île (Lézarde, Mangles, Acajou Ca...
C'est la Semaine de l’égalité entre les hommes et les femmes 2021
Europe

C'est la Semaine de l’égalité entre les hommes et les femmes 2021

Le Parlement européen célèbre sa deuxième semaine annuelle de l'égalité entre les hommes et les femmes ! Dans tous les domaines politiques de l'UE, de la tra...
Egypte : vaincre l'analphabétisme
Monde

Egypte : vaincre l'analphabétisme

Bien que les taux d’alphabétisation des adultes se soient améliorés ces dernières années, les difficultés persistent. Le dernier recensement de la population...
Covid-19 : un nouveau variant détecté en Afrique du Sud est classé « préoccupant » par l'OMS
Santé-Environnement

Covid-19 : un nouveau variant détecté en Afrique du Sud est classé « préoccupant » par l'OMS

  Un nouveau variant du coronavirus détecté pour la première fois en Afrique du Sud a été classé « préoccupant » vendredi par l’Organisation mondiale d...
Concept d'art avec Philippe Nelzi
Culture

Concept d'art avec Philippe Nelzi

Un moment agréable qu'elle n'échangerait contre rien au monde dit-elle. Kannel se retrouve en pleine nature, sous un manguier avec l'artiste Philippe Nelzi.
Transat Jacques Vabre  : Primonial crée la surprise en arrivant premier en Martinique
Sports

Transat Jacques Vabre : Primonial crée la surprise en arrivant premier en Martinique

Sébastien Rogues et Matthieu Souben, à bord de leur multicoque de 15 mètres (Primonial), sont arrivés les premiers dans la nuit du lundi 22 au mardi 23 ...
Miss France 2022 : Floriane Bascou, Miss Martinique 2021 dans les starting-blocks
People

Miss France 2022 : Floriane Bascou, Miss Martinique 2021 dans les starting-blocks

Dernière élue de toutes les candidates à Miss France 2022, Floriane Bascou, Miss Martinique 2021 est actuellement à Paris. Elle prépare son voyage prévu le 1...

Veuillez activer le javascript sur cette page pour pouvoir valider le formulaire



Contacter la rédaction


©2021 Patmédias, tous droits réservés - Réalisation agence web corse

Haut de page