Chlordécone : la Cour d’appel de Paris confirme le non-lieu. Insoutenable.

 |  par Rédaction Patmedias
©patmedias.fr

Le 22 juin 2026, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a confirmé le non-lieu prononcé en janvier 2023 dans l’affaire du chlordécone.

Vingt ans d’instruction, des milliers de plaintes, des centaines de parties civiles, et le résultat est là : personne ne sera jugé. Pas d’empoisonnement, pas de mise en danger de la vie d’autrui, pas de responsabilité pénale. Juste un non-lieu, motivé par la prescription et « la difficulté de rapporter la preuve pénale ».

Insoutenable. C’est le mot qui vient à l’esprit quand on mesure l’ampleur du scandale et l’ampleur de l’impunité.

Le chlordécone, pesticide ultra-toxique et persistant, a été déversé massivement dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe entre 1972 et 1993. Interdit aux États-Unis dès les années 1970 après des accidents graves, il a continué à être autorisé en France métropolitaine jusqu’en 1990, puis prolongé par dérogations dans les Antilles jusqu’en 1993. Les autorités savaient. Les industriels savaient. L’État a signé les autorisations. Et pendant des décennies, ce poison a contaminé les sols, les rivières, les nappes phréatiques, les poissons, les légumes, le lait maternel.

je suis chlordéconé

Aujourd’hui, 92 % des Martiniquais et 95 % des Guadeloupéens portent du chlordécone dans le sang. Des taux qui dépassent les seuils sanitaires chez une personne sur six. Cancers de la prostate en forte augmentation, troubles neurologiques, retards de développement chez les enfants, infertilité, anxiété permanente chez des générations entières. Des familles entières empoisonnées. Une terre empoisonnée pour des siècles.

Et la justice française répond : non-lieu.

Une justice à deux vitesses ?

Vingt ans d’enquête pour aboutir à ça. Les victimes ont déposé des plaintes pour empoisonnement, administration de substances nuisibles, mise en danger de la vie d’autrui. Les juges ont reconnu l’ampleur du désastre sanitaire et environnemental. Mais au final, la chambre de l’instruction estime qu’on ne peut pas prouver l’intention ou les fautes pénales suffisamment. La prescription a fait le reste. Comme si empoisonner légalement une population entière pendant vingt ans, au nom de la rentabilité bananière, n’était pas un crime. Comme si les Antillais valaient moins que les continentaux. Comme si la vie des Noirs des départements d’outre-mer était une variable d’ajustement acceptable pour l’agro-industrie.

Pendant ce temps, une loi du 12 juin 2026 reconnaît « la part de responsabilité de l’État » et promet une indemnisation future des victimes. Reconnaissance symbolique, certes. Mais elle arrive après le non-lieu pénal. L’État admet sa faute civile… tout en protégeant ses agents et les industriels d’une condamnation pénale. C’est la double peine pour les victimes : empoisonnées, puis humiliées par une justice qui leur refuse même le droit à un procès.

L’impunité organisée ?

Ce non-lieu n’est pas une surprise. C’est la suite logique d’un système qui protège les puissants et les pollueurs. Les mêmes logiques que dans d’autres scandales sanitaires : on autorise, on minimise, on prescrit, on enterre. Les parties civiles, plus de 500, se pourvoient en cassation. Elles ont raison.

Mais combien de temps encore les victimes devront-elles se battre pour obtenir justice ?

Le chlordécone n’est pas un accident. C’est le résultat d’un choix politique et économique : privilégier la production bananière sur la santé de dizaines de milliers de personnes. Un choix colonial dans l’âme : les Antilles comme terrain d’expérimentation et de profit, loin des regards de la métropole. Des décennies plus tard, la terre est encore contaminée, les cancers explosent, et la justice française ferme le dossier pénal en disant « prescription » et « preuve insuffisante ».

C’est insupportable. Insoutenable pour les Guadeloupéens et les Martiniquais qui vivent avec ce poison dans le corps et dans la terre. Insoutenable pour tous ceux qui croient encore que la justice est égale pour tous. La Cour d’appel de Paris n’a pas seulement confirmé un non-lieu. Elle a confirmé que l’empoisonnement d’une population entière peut rester impuni.
Que l’État et les industriels peuvent empoisonner « légalement » et s’en sortir sans procès. C’est un scandale de plus. Un de trop. Les victimes n’ont pas dit leur dernier mot. Parce que le non-lieu n’efface pas le poison. Il ne guérit pas les cancers. Il ne dépollue pas les terres. Il ne rend pas justice. Il ne fait que protéger les coupables.

Et ça, c’est tout simplement insupportable.



Partager cet article
Vos commentaires

Chalus, Letchimy, Jalton… ces élus qui trahissent les Antilles
Politique

Chalus, Letchimy, Jalton… ces élus qui trahissent les Antilles

Ils se présentent comme les défenseurs des populations ultramarines. Ils parlent de justice sociale, de dignité, de lutte contre les inégalités. En réalité, pl…
Liquidation d’Air Antilles : À qui la faute ? Un décryptage sans langue de bois
Économie

Liquidation d’Air Antilles : À qui la faute ? Un décryptage sans langue de bois

Un crash annoncé, entre gestion chaotique et réalités ultramarines. Le 27 avril 2026, le tribunal mixte de commerce de Pointe-à-Pitre a prononcé la liquidatio…
Chlordécone : la Cour d’appel de Paris confirme le non-lieu. Insoutenable.
Société

Chlordécone : la Cour d’appel de Paris confirme le non-lieu. Insoutenable.

Le 22 juin 2026, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a confirmé le non-lieu prononcé en janvier 2023 dans l’affaire du chlordécone.
Mercosur : de qui se moque-t-on vraiment ?
Europe

Mercosur : de qui se moque-t-on vraiment ?

Vingt-cinq ans de négociations, des sommets interminables, des promesses de "relance stratégique" face à Trump et à la Chine... et voilà qu'en décembre 2025, l…
Haïti : La barbarie chiffrée
Monde

Haïti : La barbarie chiffrée

Plus de 1.600 morts en trois mois Le vendredi 8 mai 2026, le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) a lancé un cri d’alarme sans ambiguïté : « La s…
Hantavirus 2026 : Le souvenir de la COVID encore présent
Santé-Environnement

Hantavirus 2026 : Le souvenir de la COVID encore présent

Le Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a lancé un appel direct au calme et à la solidarité aux habitant…
Au pays du sourire, le 25 décembre en tonalité joyeuse...malgré la guerre
Culture

Au pays du sourire, le 25 décembre en tonalité joyeuse...malgré la guerre

A Bangkok, capitale d’un pays bouddhiste à 95%, Noël n’est pas un jour férié mais l’événement ravit toutes les strates des foules thaïlandaises. Certes, la d…
Équipe olympique des réfugiés : un flambeau « d’espoir et de paix »
Sports

Équipe olympique des réfugiés : un flambeau « d’espoir et de paix »

37 athlètes réfugiés ont participé aux Jeux olympiques de Paris 2024. Il s’agit de la plus grande équipe depuis la création des équipes de réfugiés du Comité i…
Votre rubrique "Le web a un incroyable talent " est de retour
People

Votre rubrique "Le web a un incroyable talent " est de retour

Vous nous l'avez réclamé . Il est de retour.  Bienvenue dans "Le web a un incroyable talent", une rubrique dynamique et captivante qui célèbre les talent…



©2021 Patmédias, tous droits réservés - Réalisation agence web corse

Haut de page