Le 28 mai 2026, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité (254 voix pour, 0 contre) l’abrogation du Code Noir. Un moment historique, salué par des larmes dans l’hémicycle, porté par le député Max Mathiasin (LIOT, Guadeloupe).
Enfin, ce texte de 1685, qui régissait l’esclavage dans les colonies françaises, va être rayé du droit. Mais est-ce suffisant ?
Pour de nombreux descendants d’esclaves, historiens et militants, l’abrogation est une avancée symbolique, mais l’annulation s’impose. Car le Code Noir n’est pas une loi obsolète parmi d’autres : c’est l’un des textes les plus monstrueux de l’histoire du droit moderne.
Promulgué par Louis XIV sous l’impulsion de Colbert, le Code noir ou Édit du Roy touchant la Discipline des Esclaves Nègres des Isles de l’Amérique (mars 1685) n’est pas un simple règlement colonial. C’est un système complet de déshumanisation. Ses 60 articles définissent l’esclave comme un « bien meuble », vendable, saisissable, transmissible par héritage. Ils interdisent aux esclaves de posséder quoi que ce soit, de se marier sans autorisation, de se rassembler, de porter des armes. Ils imposent le baptême forcé et punissent les « marronnage » (fuite) par la mutilation, le fouet, voire la mort. Les châtiments corporels sont codifiés avec une précision glaçante : oreilles coupées, jarrets rompus, exécutions exemplaires.Ce n’est pas une « loi sur l’esclavage ». C’est l’institutionnalisation du crime contre l’humanité dans le droit français, plus d’un siècle avant la Déclaration des droits de l’homme. Comme l’écrivait l’historien du droit Louis Sala-Molins, c’est « le texte juridique le plus monstrueux que les Temps modernes aient produit ».
L’esclavage a été aboli une première fois en 1794, puis définitivement en 1848. Pourtant, le Code Noir n’a jamais été formellement abrogé. Il est tombé en désuétude, rendu inapplicable par la Constitution et les principes fondamentaux. Mais juridiquement, il subsistait dans les archives du droit français. Une anomalie que les députés d’outre-mer, notamment Laurent Panifous et Max Mathiasin, ont mise en lumière en 2025. Le Premier ministre François Bayrou s’est engagé, puis la commission des lois a adopté le texte à l’unanimité en mai 2026. L’Assemblée l’a voté hier.
C’est une victoire mémorielle. Mais elle reste partielle.
Max Mathiasin, rapporteur
L’abrogation enlève au texte tout effet juridique pour l’avenir. C’est déjà beaucoup : elle met fin à une incohérence morale et juridique. Le texte adopté inclut même un rapport gouvernemental sur les traces persistantes du droit colonial dans les outre-mer et leurs conséquences (racisme, discriminations, inégalités).Mais l’annulation irait plus loin. Elle déclarerait que ce texte n’aurait jamais dû exister, qu’il était illégitime dès son origine.
C’est une différence de nature, pas de degré : L’abrogation dit : « Ce texte ne s’applique plus. »
L’annulation dit : « Ce texte était une abomination juridique et morale. La République le répudie dans son essence même. »
Pour les descendants des victimes, pour les territoires ultramarins, pour la cohérence de notre mémoire collective, cette distinction est essentielle. L’annulation marque une rupture symbolique plus radicale avec l’ordre esclavagiste. Elle affirme que l’esclavage n’était pas une « exception coloniale » regrettable, mais un crime fondateur que la République ne peut se contenter de « ranger dans les archives ».Certains juristes objectent que l’annulation rétroactive pose des problèmes techniques. D’autres y voient un risque de « repentance » excessive. Ces arguments techniques masquent souvent une réticence plus profonde à regarder en face l’ampleur du crime et ses héritages contemporains.
L’annulation du Code Noir ne réparera pas les siècles de souffrance, ni les inégalités structurelles qui persistent dans les outre-mer. Mais elle constitue un préalable indispensable. Elle s’inscrit dans la lignée de la loi Taubira de 2001, qui reconnaissait la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Elle renforce la demande légitime de réparations – non pas seulement financières, mais aussi symboliques, éducatives, mémorielles. Emmanuel Macron lui-même, en soutenant l’abrogation, a rappelé que la question des réparations restait « inachevée ». L’annulation serait un signal fort : la France ne se contente plus de tourner la page ; elle reconnaît que cette page était écrite avec du sang et de l’encre empoisonnée.
Il est temps d’aller jusqu’au bout
Le vote unanime de l’Assemblée nationale est un moment de dignité républicaine. Mais la dignité exige la cohérence. Tant que le Code Noir n’est pas annulé dans son principe même, une partie de notre droit reste contaminée par l’idée que certains êtres humains pouvaient être traités comme des choses.
Certains le réclament depuis longtemps : militants ultramarins, historiens, associations de descendants. Ils ont raison. L’abrogation est un premier pas nécessaire. L’annulation est le pas juste.
La France doit maintenant franchir ce pas. Non par « repentance », mais par justice. Non par idéologie, mais par fidélité à ses propres principes : liberté, égalité, fraternité.