Dimanche 10 mai 2026, la France était censée commémorer officiellement la « Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions ».
Inscrite dans la loi depuis 2006 sur proposition de Jacques Chirac, cette date rappelle l’adoption de la loi Taubira du 10 mai 2001, qui qualifiait pour la première fois la traite négrière et l’esclavage de « crimes contre l’humanité ». Belle avancée sur le papier. Dans les faits ? Une commémoration passée sous les radars dans l'Hexagone, réduite à quelques cérémonies locales discrètes, tandis que l’Outre-mer, directement concerné, la vivra avec une intensité bien plus forte.
Et pendant ce temps, la France persiste dans son refus obstiné des réparations exigées par les descendants d’esclaves. Quant à l’extrême droite, elle ne se cache même plus : elle annule purement et simplement l’hommage.
En métropole, le 10 mai reste une parenthèse quasi invisible. Quelques dépôts de gerbes, des discours officiels vite expédiés, et basta. Les médias nationaux en parlent à peine. Pourtant, c’est la même République qui se targue d’être « le premier État » à avoir reconnu ce crime. En Outre-mer, où l’esclavage n’est pas une page d’histoire lointaine mais une blessure encore vive, les dates locales (27 mai en Guadeloupe, 22 mai en Martinique, 20 décembre à La Réunion) sont des moments de mobilisation massive. La métropole, elle, préfère regarder ailleurs. Comme si reconnaître le passé suffisait… à condition de ne pas trop en parler. Le symbole le plus criant de ce malaise ? L’annulation pure et simple de la cérémonie à Vierzon, dans le Cher. La nouvelle municipalité d’extrême droite (liste RN/Reconquête/UDR), élue en mars 2026, a décidé de ne pas organiser l’événement ce 10 mai. Coût estimé : 1 500 euros. Fréquentation jugée trop faible. « La liste des 12 journées commémoratives nationales ne comprend pas cette journée », a justifié le maire-adjoint. Message clair : l’esclavage, ce n’est pas notre priorité. L’ancien bastion communiste voit ainsi sa mémoire collective sacrifiée sur l’autel des économies et du clientélisme électoral. L’opposition y voit, à juste titre, une volonté de « flatter les franges les plus racistes de l’électorat d’extrême droite ».Ce n’est pas un cas isolé. En 2014, Franck Briffaut, alors maire FN (devenu RN) de Villers-Cotterêts, avait déjà refusé d’organiser la commémoration, la qualifiant d’« auto-culpabilisation permanente ». Il préférait honorer le général Dumas. En 2026, la nouvelle équipe municipale (après la défaite du RN) a dû rétablir la cérémonie. Même son de cloche à La Réunion avec Johnny Payet, secrétaire départemental du RN et maire de La Plaine-des-Palmistes, qui déclarait en 2024 qu’il fallait « arrêter de parler d’esclavage » et qu’il ne célébrait pas la Fèt Kaf. L’extrême droite assume : tourner la page, c’est oublier. Point final.
Au-delà des symboles, le vrai scandale est ailleurs : la République refuse toute forme de réparation. L’Outre-mer, via des organisations comme le Mouvement international pour les réparations (MIR) en Martinique, exige des réparations morales, matérielles et financières. Lettres ouvertes aux descendants d’esclavagistes, plaintes en justice, mobilisations : les Antilles et la Guyane ne lâchent rien. La réponse de l’État ? Un mur. La Cour de cassation a rejeté les demandes. La France s’est même abstenue, en mars 2026, lors d’une résolution de l’ONU qualifiant la traite transatlantique et l’esclavage des Africains de « plus grave crime contre l’humanité ». Motif officiel : « ne pas créer de hiérarchie entre les crimes ». Traduction : on reconnaît le crime… mais on ne veut surtout pas en assumer les conséquences financières ou juridiques. C’est la grande hypocrisie française. On vote des lois mémorielles, on organise des journées nationales… et on refuse d’indemniser les victimes ou leurs descendants. Comme si la mémoire pouvait remplacer la justice. Comme si quatre siècles de déportation, de travail forcé et de profits colossaux pour l’économie française pouvaient être soldés par un discours annuel et une exposition. Pendant ce temps, les inégalités structurelles persistent dans les DOM : chômage, précarité, infrastructures défaillantes. L’héritage de l’esclavage n’est pas qu’historique, il est bien vivant.
Le 10 mai 2026 marque aussi les 25 ans de la loi Taubira. Un quart de siècle à célébrer une reconnaissance historique… sans jamais aller jusqu’au bout. La France se vante d’être pionnière en Europe sur la mémoire de l’esclavage. Mais cette mémoire reste sélective, incomplète, et surtout non réparatrice. Elle arrange tout le monde : les progressistes peuvent cocher la case « devoir de mémoire », les conservateurs minimiser le passé, et l’extrême droite l’effacer quand elle le peut. Ce 10 mai, pendant que quelques élus prononcent des discours convenus, des militants d’Outre-mer continueront de réclamer justice. Et en métropole, on passera à autre chose. Parce que, au fond, reconnaître pleinement ce crime obligerait à regarder en face les fondations mêmes de la richesse nationale et les fractures actuelles de la société française.
La mémoire sans réparation n’est qu’un vernis. La France du 10 mai est une France qui commémore… pour mieux oublier. Et qui, face aux exigences légitimes de l’Outre-mer, répond par un silence assourdissant ou un refus poli. C’est indigne. C’est indécent. C’est surtout révélateur d’une nation qui préfère le confort du déni à l’exigence de vérité.